Nos inquiétudes

SERVICES PSYCHOSOCIAUX DU CHU SAINTE-JUSTINE

Nos inquiétudes
17 décembre 2015

Cher Ministre Barrette,

À l’annonce, parue cette semaine, des coupes touchant 10 intervenants en psychologie et en travail social au CHU Sainte-Justine, nous souhaitons par la présente dénoncer l’impact de cette situation sur le système de santé et exprimer nos inquiétudes quant à l’avenir des services psychosociaux offerts à la population pédiatrique québécoise.

Nous étions déjà préoccupés devant les réaménagements du réseau de la santé, qui touchaient plusieurs milieux. Nous constatons maintenant l’état critique de la situation, alors qu’un centre supra régional spécialisé, offrant des services à l’ensemble de la population du Québec, doit se passer des ressources de 10 intervenants psychosociaux qui faisaient une différence dans les soins fournis à des patients dans le besoin, faute de budget. Les prises de parole publiques ne caractérisent pas les psychologues, habitués qu’ils sont à travailler dans l’intimité, sans faire de bruit. Nos patients, en proie à leurs propres batailles, n’ont souvent plus l’énergie de décrier le manque de services actuel. C’est par urgence d’agir pour leur bien-être que nous nous manifestons aujourd’hui afin de dénoncer haut et fort l’impact de cette situation sur l’ensemble de la société.

Ces décisions semblent s’inscrire dans la volonté de plus en plus évidente de privatiser le système de la santé. Or, le secteur privé n’est pas outillé pour traiter les cas plus complexes qui doivent être vus par des équipes multidisciplinaires. C’est sans compter le fait que les patients traités en centre hospitalier n’ont souvent pas les moyens de se payer des services au privé. Couper l’accès aux services publics voudrait donc dire non seulement de laisser tomber les familles les plus démunies, mais aussi celles qui, peu importent leurs revenus, ont le plus de besoins.

Un accès limité aux services psychosociaux signifie certes une augmentation des délais d’attente, mais entraîne également des impacts secondaires sur l’ensemble du système de santé. En outre, on pourra envisager une augmentation des consultations médicales pour des problématiques psychologiques, une surprescription de médicaments pour tenter de soigner la détresse et la douleur, des diagnostics incomplets ou inadéquats menant à une mauvaise orientation dans un système où il n’est par ailleurs plus possible d’offrir une continuité des soins, faute de ressources dans les écoles et les CSSS. Aujourd’hui, se perdre dans les failles du système est chose courante, car les failles sont de plus en plus grandes et nombreuses.

En santé physique, lorsqu’une infection n’est pas traitée, la situation s’aggrave petit à petit, jusqu’à ce que les tissus se dégradent, jusqu’à ce que la douleur s’installe, lentement, mais sournoisement. En laissant aller les choses, les tissus se nécrosent et il ne devient plus possible de traiter le problème initial sans laisser de séquelles irréversibles. En santé mentale, le même sort est réservé aux enfants présentant des « bobos invisibles » qu’on laisse à eux-mêmes. Ils se développent dans la douleur psychologique, avec laquelle ils cherchent à composer et qu’ils tentent de compenser. Néanmoins, cette douleur les rattrape toujours, croît au fil du temps, jusqu’à affecter significativement leur développement. Diminuer l’accès aux services psychosociaux pédiatriques, c’est risquer, par exemple, qu’un enfant ayant un simple trouble d’apprentissage n’ait pas accès à un diagnostic psychologique lui permettant d’obtenir les services adaptés à sa problématique ; c’est risquer que des parents apprenant que leur enfant est atteint d’une maladie grave n’aient pas accès au soutien nécessaire ; c’est laisser des équipes médicales sans ressource pour optimiser l’adhérence au traitement de leurs jeunes patients. C’est risquer qu’il en découle, entre autres : troubles de comportement, décrochage scolaire, baisse de l’estime de soi, anxiété, dépression, idées suicidaires ou homicidaires. Ces maux se chronicisent au fil du temps. En plus d’atteindre directement le développement de l’enfant, ils mettent en péril l’avenir de l’enfant touché et sa famille. Ce genre d’histoire, qui peut paraître invraisemblable, n’est malheureusement pas l’exception en milieu hospitalier et témoigne de la maladie dont le système de santé actuel est déjà gravement atteint.

En 1971, sous le gouvernement libéral de Robert Bourassa, les Québécois ont choisi de créer un régime d’assurance maladie appuyant l’accès à des services de santé pour tous. Ce système public unique en son genre a fait notre fierté pendant plusieurs années, mais son démantèlement progressif nous rend aujourd’hui honteux. Face à cette situation, il apparaît nécessaire de se questionner, en tant que société, sur les outils que nous voulons transmettre à nos enfants. Ne souhaitons-nous pas que les citoyens de demain puissent profiter des ressources nécessaires à leur bien-être afin de continuer à bâtir une société forte et unie dans laquelle ils trouveront la place qui leur appartient ? Lorsqu’on coupe dans les services pédiatriques, quel message envoyons-nous à nos enfants ? Comment pourront-ils se sentir impliqués dans une société qui les abandonne en ne prenant pas soin d’eux au meilleur de ses capacités ?

Source : Le devoir.com

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