Les réformes Barrette sèment l’inquiétude

Les réformes Barrette sèment l’inquiétude
14 mai 2016 | Réginald Harvey - Collaboration spéciale | Santé

Si « les gens sont affectés sur différents plans, de façon générale ils sont tous touchés très fortement par [la] réorganisation » du réseau de la santé, a constaté Guy Laurion, vice-président de la Fédération de la santé et des services sociaux de la CSN. Ce texte fait partie d’un cahier spécial.

Plusieurs témoignages tendent à prouver que le réseau de la santé québécois subit plus de dommages qu’il ne fait de gains dans le cadre de la restructuration que lui impose le ministre Gaétan Barrette. Depuis quelques semaines, gens de gestion et de terrain font entendre de vives inquiétudes sur la réforme unilatérale en cours.

D’un côté, il y a l’Association des gestionnaires des établissements de santé et de services sociaux (AGESSS), dont le président, Yves Bolduc, lançait ce cri d’alarme à la mi-avril : « Le réseau est en péril ! » D’ex-ténors du réseau réclamaient pour leur part qu’un examen d’urgence sur les impacts de la réforme soit effectué par la vérificatrice générale. Il y a quelques jours, Claude Castonguay, père de l’assurance maladie, exigeait à son tour un moratoire sur les opérations en cours.

Le milieu syndical, dont les membres vivent au quotidien l’effet des changements qui leur sont imposés dans l’exercice de leur travail, dénonce quant à lui avec vigueur les dommages qui sont causés au réseau à l’heure actuelle et soutient qu’à plus long terme, ils pourraient être irrémédiables.

Guy Laurion, vice-président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), est actif dans le réseau depuis 1976. C’est dire qu’il a vu passer plusieurs ministres et autant de tentatives de rendre le système plus efficient. Dans le cas présent, il constate « qu’il n’y a vraiment pas de pilote dans l’avion sur le plan des établissements, ce qui est ressenti par le personnel et ce qui crée de l’insécurité et de la crainte ». Il y a plus : « Il y a en même temps de la confusion sur là où on s’en va, ce qui engendre des frustrations. »

Dans l’ensemble, les gestionnaires écopent eux aussi et il lui apparaît que « dans toute cette opération-là, il y a des êtres humains qu’on ne respecte pas en tant que tel et dont les compétences sont ignorées. ». À la suite de nombreuses rencontres avec diverses catégories de travailleurs, il constate que, si « les gens sont affectés sur différents plans, de façon générale ils sont tous touchés très fortement par cette réorganisation ».

Un seul maître à bord

Avant même l’adoption du projet de loi 10, le ministre Barrette a fait fi des recommandations des représentants du personnel du réseau et de la population. En 2014, tout ce beau monde en était arrivé à des consensus pour améliorer l’efficience du système au cours de rendez-vous élargis d’environ 400 personnes en provenance de 150 organisations. Guy Laurion était un des initiateurs de ces rencontres : « Au lieu d’emprunter cette voie de l’adhésion de tous ces gens à une vision commune, le ministre est allé à l’encontre des consensus obtenus. »

Plutôt que de prendre acte des avis recueillis en commission parlementaire, « [le ministre] Barrette a continué à aller de l’avant avec son projet qui présente un risque majeur pour le réseau dans son improvisation. Et il continue d’agir de la même manière ». De l’avis de M. Laurion, tout le réseau subit actuellement des dommages : « À la suite de quoi, il va falloir rebâtir à tous les niveaux et même à celui des gestionnaires du ministère qui se font “barouetter” eux aussi dans la dynamique actuelle. »

Pierre Soucy, président du Conseil provincial des affaires sociales (CPAS) du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) abonde dans le même sens : « Il y a un contrôleur dans le réseau et il s’appelle Barrette. Je vais être bien franc : c’est lui qui drive et, si vous n’êtes pas d’accord, le pilote vous fait atterrir, mais pas nécessairement là où vous le voulez. »

M. Soucy s’est rendu compte que « même les gestionnaires ne sont pas d’accord avec cette façon de faire. On a vu la déclaration de leur association à ce sujet dans les journaux, il n’y a pas longtemps. Ceux qui étaient sur le bord de la retraite ont sacré leur camp et les autres passent le tiers de leur temps à se promener d’un établissement à l’autre ».

Les répercussions sur les travailleurs

Le CPAS regroupe environ 20 000 membres dans divers établissements. Selon lui, ceux-ci font face à l’inconnu alors que les dirigeants ont commencé à mettre des structures en place et à faire des transferts. Sur le plan de l’encadrement, ce n’est pas encore clair : ils doivent épargner 220 millions de dollars.

M. Soucy fournit ces exemples au sujet des regroupements : « Dans la région de Québec, on part de Québec pour aller jusque dans Charlevoix, ce qui représente environ 150 kilomètres pour un seul employeur. En Abitibi, c’est presque la région au complet qui devient un employeur. Auparavant, il y avait 182 établissements au Québec et je crois qu’il en restera 32 ou 34. On se retrouve avec des mégastructures et je me demande comment on va arriver à gérer cela. »

Pour l’heure, Pierre Soucy constate que l’insécurité mine les employés : « C’est insécurisant parce que, dans le cadre des regroupements, les gens ne savent pas où ils vont s’en aller dans six mois ou dans un an. Où iront-ils travailler si le territoire s’étend sur 100 à 200 kilomètres ? Ce n’est pas évident de changer de place, de patron et de bureau. »

Il y a également des impacts sur l’organisation du travail : « Celui-ci n’est pas le même, les patrons ne sont pas les mêmes et la façon de faire n’est pas la même. Il s’ensuit que la charge de travail est doublée, triplée, voire même quintuplée, parce qu’on doit gérer l’ensemble d’un territoire alors qu’auparavant chaque établissement se gérait lui-même. Ça commence à être difficile parce que les repères ne sont plus là. »

Il évoque le cas du Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ) : « Si tu vas travailler là, tu as la possibilité d’atterrir dans cinq hôpitaux sans nécessairement avoir de stabilité. Pour un temps partiel occasionnel sur appel qui travaille au jour le jour à faire des remplacements dans cinq centres hospitaliers, ça pourrait prendre une quinzaine d’années avant qu’il connaisse bien les lieux d’intervention et qu’il devienne performant. »

Pierre Soucy fait le constat que « cela n’a plus de bon sens et que le ministre s’en fout comme de l’an quarante. Il veut tout privatiser et il s’en va par là ».


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